Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 » Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 » Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 » Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 »
En Allemagne les eurosceptiques de droite enregistrent un score jamais vu aux élections. Pour Gilbert Casasus, spécialiste des droites allemandes, la crise est sans précédent. Entretien. ... Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 » Allemagne : « Jamais l’extrême droite n’avait fait un tel score depuis 1949 »

En Allemagne les eurosceptiques de droite enregistrent un score jamais vu aux élections. Pour Gilbert Casasus, spécialiste des droites allemandes, la crise est sans précédent. Entretien. 

La droite radicale prend racine en Allemagne. Dimanche 13 mars, les eurosceptiques d’Alternative für Deutschland (AfD) ont effectué une percée inouïe aux élections régionales. Fondé en février 2013, le jeune parti anti-réfugiés décroche entre 12% et 24% des voix dans les trois Länder (régions) où se sont déroulés les premiers scrutins.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne semblait immunisée contre les populismes de droite. Mais la crise de la gestion des migrants cumulée aux drames de Cologne, sur fond de tensions européennes, sonnent le glas de cette exception allemande.

Pour le professeur en études européenne Gilbert Casasus (« La Nouvelle Droite allemande »), de l’université de Fribourg (Suisse), ce score électoral est la traduction d’un sentiment d’insécurité galopant, d’une crise des institutions et d’une volonté dominatrice en Allemagne.

L’AfD culmine à 24% en Saxe-Anhalt, Land où il parvient à la deuxième position du scrutin régional. Ce score est-il sans précédent dans l’histoire de la droite radicale en Allemagne ? 

– L’événement est historique, dans la mesure où jamais un parti d’extrême droite n’avait atteint, à lui seul, un score si élevé depuis les élections en Allemagne, en 1949, les premières après la guerre. Il n’a jamais été atteint dans des élections régionales. Même s’il y a eu des phénomènes analogues.

Dans les années 50, des partis regroupant quelques nazis avaient réussi en Hesse, dans la région de Francfort, à faire autour de 30%. Des partis d’obédiences relativement semblables, comme la Schill-Partei, avaient fait autour de 19% des voix à Hambourg en 2001. En 1998, un parti quasiment nazi, la DVU, avait déjà près de 13% des voix aux élections provinciales, en Saxe-Anhalt. A l’Ouest, les Républicains (nationalistes) avaient fait leur entrée dans les parlements régionaux de Berlin et dans le Bade-Wurtemberg, avec des scores aux alentours de 10%.

En 1969, le NPD, créé par des nazis, avait remué la démocratie allemande : si ce parti avait obtenu 5% des sièges – il en a obtenu 4,3% -, le répartition des sièges propres au système électoral allemand aurait fait que Willy Brandt ne devienne pas chancelier. L’Ostpolitik [qui a apaisé les tensions est-ouest durant la Guerre Froide, NDLR] n’aurait jamais pu entrer en vigueur. Vous voyez à quoi ça tient.

« La question, désormais, c’est de savoir si l’AfD, un parti de cette obédience d’extrême droite, va faire son entrée au Bundestag, le Parlement allemand. »

Si la répartition des sièges est troublée par l’arrivée de l’AfD, ça posera une question importante pour la Große Koalition au pouvoir [des sociaux-démocrates du SPD et des conservateurs du CDU, le parti de Merkel, NDLR]. 

Que dit cette poussée de l’AfD du climat qui règne en Allemagne ? 

– L’été dernier, il y a eu en Allemagne une vague extrêmement généreuse de sympathie vis-à-vis des migrants. Je me rappelle d’un ambassadeur français, qui disait que les Allemands se veulent toujours les plus vertueux, car ils ont encore ce complexe d’avoir été le méchant pendant la guerre. C’est un comportement presque chrétien, de montrer toujours le bon exemple. Aujourd’hui, ils se retrouvent un peu pris au piège de leur propre volonté d’être vertueux. Face au manque de solidarité européenne, Angela Merkel a accueilli en Allemagne l’afflux de réfugiés en masse. Cela a vite été instrumentalisé par la CSU bavaroise et l’AfD, dont les discours disaient, en substance, que ce n’était pas à eux de supporter toute la misère du monde.

Cette ambiance diffère suivant les Länder. On a noté l’émergence de mouvements clairement antidémocratiques et xénophobes dans les régions de l’est de l’Allemagne (ce qui n’est pas l’Allemagne de l’Est).

« Comment se fait-il que, 27 ans après la chute du mur, dans des régions longtemps gouvernées par des régimes communistes, il n’y a toujours pas d’ancrage démocratique profond ? »

Les scores de l’AfD ont été importants dans ces régions qui sont luthériennes, agricoles, commerçantes, petites-bourgeoises, et où le NSDAP [les nazis, NDLR] était bien ancré. Des terreaux propices pour l’extrême droite.

Quel rapport avec l’influence des régimes communistes ?

– Y a-t-il des relais démocratiques de gauche dans ces régions au moment de la réunification ? Bien sûr, le Parti du socialisme démocratique (PSD), devenu die Linke. Mais maintenant, on assiste à un revers sérieux de la Linke, dans l’une de ses places fortes, de cinq points. En 1998, la gauche allemande s’inspirait de l’union de la gauche française, c’était le cas en Saxe-Anhalt, où le gouvernement minoritaire des socio-démocrates du SPD pouvait avoir le soutien parlementaire du PDS, la gauche néocommuniste. Mais cette gauche n’a pas fait de petits. Cette sclérose s’est manifestée à l’intérieur de la gauche. On l’a vu en Saxe-Anhalt [où l’AfD a fait 24%, NDLR], où la gauche fut la principale victime de l’émergence de l’extrême droite.

L’AfD, né en 2013 dans l’euroscepticisme, a fini par développer un discours rigide contre les migrants. Mais ce parti n’adopte pas vraiment les codes ni le folklore traditionnels de l’extrême droite. Il se définit comme « conservateur de droite ». Comment le situer dans le champ politique ?

– On doit parler d’extrême droite. L’AfD est née de ces mouvements charnière, dans les années 90, qui ont plaidé pour le Mark allemand. Il s’est transformé en AfD, par un professeur d’économie qui avait œuvré pour le Grexit. La nouvelle présidente du parit, Frauke Petry, suggérait en janvier de tirer à balles réelles sur les migrants s’il y avait des heurts. L’Afd veut remettre en cause les fondements de la démocratie, en mettant le nationalisme allemand sur le devant de la scène.

« C’est clairement un parti « pour l’Allemagne » qui se situe hors du cadre internationaliste. »

Cela se lit aussi dans le refus de l’étranger et la xénophobie – exercée notamment dans des régions où il y a… peu d’étrangers, moins de 3% en Saxe-Anhalt.

Quels ressorts conduisent au vote AfD ?

– A l’Est, une déception par rapport à la gauche. Longtemps, les néocommunistes allemands ont servi de soupape de sécurité démocratique. Ils ont réussi à canaliser un certain mécontentement, en défendant ceux qui étaient les perdants de l’unification. Cette soupape s’est largement fissurée. Même si depuis deux ans, le ministre-président de la Thuringe fait partie de la Linke.

Il y a un phénomène d’insécurité et de peur par rapport à l’Autre. Le sentiment d’insécurité existe un peu partout en Europe, mais il se couple à une volonté dominatrice de l’Allemagne. Sur le cas grec [à la Commission européenne, Merkel et son ministre des Finances Schaüble s’étaient illustrés par leur autoritarisme face à Syriza, NDLR], Merkel défendait non seulement les intérêts européens mais aussi nationaux. Elle a eu un soutien important de la population allemande.

« Sur la crise des migrants, nombreux ont été surpris par le fait que Merkel ne défende pas les intérêts nationaux. Même si, à mon avis, c’est faux. Elle a reconnu que l’arrivée massive de migrants était une chance énorme pour le problème démographique allemand. Mais la population n’a pas suivi. »

Les Allemands n’aiment pas entendre parler de leur problème démographique. Malgré une vague hédoniste dans les années 80 qui se demandait pourquoi mettre au monde des enfants qui vont crever (sic) sous les bombes atomiques… L’Allemagne n’est toujours pas prête à réfléchir à son problème de taux de natalité. On parle bien plus du déficit démocratique que démographique…

Les sérieux incidents de Cologne ont-ils joué un rôle dans ce vote ?

– Il est clair que oui. Surtout dans la manière dont ils ont été présentés ensuite. Il y a eu une gêne, un interdit, un tabou sur l’analyse. Le seuil n’a pas été franchi, à cause du passé de l’Allemagne, et de la morale allemande. Pour le dire à l’emporte-pièce, il a manqué un Kamel Daoud en Allemagne.

Qu’est-ce qui a cassé la relative immunité – ladite « exception allemande » – de l’Allemagne face à l’extrême droite ?

– Premier point, nous ne sommes plus dans la même Allemagne. Elle est devenue première puissance en Europe, et a adopté un comportement un peu hégémonique. Elle a dicté l’agenda européen et des positions sans tenir compte de ses partenaires, notamment au niveau de la crise grecque et ses relations avec la Chine.

Deuxième point, les générations actuelles n’ont plus du tout la même conscience historique que les générations antérieures. Les Allemands d’aujourd’hui n’ont pas eu de témoignages directs de la guerre. Le rapport à la guerre a changé de nature, ou a disparu. L’unité allemande, pour un jeune, ça ne représente rien, il n’a pas vécu la chute du mur.

Faut-il s’attendre à un durcissement des scores de l’AfD ux élections futures ?

– Pas nécessairement. Les électeurs allemands savent pour quel type d’élections ils votent. C’est beaucoup plus ancré qu’en France. Il n’y a pas d’automatisme électoral. Aux communales, un électeur SPD pourra voter pour un maire CDU. Le vote pour l’AfD est protestataire, et a été lancé par beaucoup d’électeurs qui reviendront à leur bercail politique. Mais on ignore dans quelles proportions.

Je pense aussi que le système politique allemand est au bout d’une certaine logique. Il y a une crise institutionnelle systématique qui ressemble à ce qu’a vécu la France pendant les périodes de cohabitation. Merkel gouverne avec les Libéraux ; aujourd’hui, depuis 2013, elle gouverne à nouveau avec le SPD au sein d’une grande coalition. Le système est flexible : les partis sont tous capables de coalitions. Les plus sceptiques parlent d’interchangeabilité des partis. Ces élections laissent présager des coalitions tripartites.

Le grand perdant des élections, c’est le SPD schrödérien [de l’ancien chancelier Gérard Schröder, NDLR], pas Merkel. La SPD est extrêmement fragilisé, il a perdu la moitié de son potentiel en Saxe-Anhalt et une grande partie de ses électeurs dans le Bade-Wurtemberg. Deuxième parti allemand, il arrive deux fois en quatrième position. Le PS en France aurait donc intérêt à regarder de près ce qui se passe en Allemagne…

Propos recueillis par Paul Conge, lundi 14 mars.

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